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Connaître les solos de violon du tango pour mieux les INTERPRÉTER DANS LA DANSE

il y a 9 heures
8 min de lecture

Dans le tango argentin, un "solo de violon" est un passage où cet instrument se détache de la masse orchestrale et porte la mélodie en avant. Selon les orchestres et les morceaux, il peut s'exprimer dans un espace laissé libre ou évoluer au-dessus d'une base rythmique qui continue sous une forme particulière (marquage en quatre temps, syncopes, pulsation allégée). Dans tous les cas, le violon adopte un phrasé très expressif : notes glissées (portamentos), vibrato appuyé, archet parfois volontairement rugueux. Sa fonction est d'introduire un contraste dans la texture de l'orchestre : une respiration, un moment de tension, de tendresse ou de mélancolie.

Chaque orchestre de l'âge d'or a sa manière de traiter le violon. Certains en font un véritable soliste, d'autres le font jouer en bloc, à l'unisson, et n'y recourent presque jamais comme voix individuelle. Savoir reconnaître ces différences permet d'anticiper les changements de densité de la musique, et donc de mieux la danser.




Les solos de violon chez Pugliese


D'abord Enrique Camerano,

ensuite, Oscar HerrerO.


Fanelli, Balcarce, Herrero, Rossi, Pugliese et Camerano
Fanelli, Balcarce, Herrero, Rossi, Pugliese et Camerano

Les solos de violon constituent un aspect clé de l'univers sonore et dramatique de l'orchestre d'Osvaldo Pugliese.


Enrique Camerano, surnommé « El Gitano » (« le gitan ») (Italie, 1908 – Buenos Aires, 1979), est premier violon de l'orchestre d'Osvaldo Pugliese de sa fondation, en 1939, jusqu'en 1958. Avec Pugliese au piano, Osvaldo Ruggiero au bandonéon et Aniceto Rossi à la contrebasse, il participe à la construction du style de l'orchestre. Il prend part à plus de deux cents enregistrements, et ses premiers solos enregistrés datent de 1943 (El rodeo, Farol).

Son style est celui d'un violoniste qui privilégie l'expression sur la netteté formelle. Le son est dense et rugueux, la mugre propre au tango, obtenu par une forte pression de l'archet. Les notes sont fortement glissées, avec des portamentos et des arrastres, des procédés hérités de l'école de Julio De Caro, qui avait fait du violon un instrument soliste dans les années 1920. Son phrasé est lié et étiré, et il chante au-dessus de la base rythmique plutôt qu'il ne la suit. Son jeu est considéré comme l'expression la plus pure du style Pugliese, à l'opposé d'une conception académique de l'instrument. C'est un violoniste créateur, qui portait la corde à ses limites. Emancipación (1955) reste l'exemple le plus cité : l'orchestre s'interrompt, puis le violon entre seul, avec des notes très glissées, un archet appuyé et des aigus tendus, avant que l'ensemble ne reprenne. Pata ancha (1957) est le dernier titre instrumental où il tient un solo.


EMANCIPACION (solo de violon par Camerano vers la minute 2:17)




PATA ANCHA (solo de violon par Camerano vers la minute 1:53)



Oscar Herrero, surnommé « Cacho » (Buenos Aires, 1921-1999) reste vingt-cinq ans dans l'orchestre : d'abord second violon pendant quinze ans, puis dix ans premier violon à partir de 1958, au départ de Camerano.


Lorsque Camerano quitte l'orchestre en 1958, pour des raisons personnelles, Pugliese doit alors pourvoir la place de soliste : il promeut Cacho Herrero et ajoute un violoncelle à l'orchestre, pour renforcer les graves des cordes que le timbre de Camerano suffisait auparavant à couvrir.


Le style d’Herrero est plus limpide et plus académique que celui de son prédécesseur. La pression d'archet est modérée, l'articulation nette, le phrasé fluide, et le son plus doux et plus équilibré. C'est un grand violoniste, mais avec des qualités très différentes de celles de Camerano : un musicien talentueux et raffiné. Herrero est aussi compositeur et arrangeur, ce qui oriente son approche vers la construction de la mélodie. Il est l'auteur de Nochero soy (1956) et de Quejumbroso (1959), deux titres représentatifs de la composition moderne du tango.

Par la suite Oscar Herrero sera l'un des fondateurs du Sexteto Tango en 1968, et il sera remplacé par Mauricio Marcelli dans l'orchestre de Pugliese.


QUEJUMBROSO 1959 (solo de violon par Herrero vers la minute 2:33)





Les solos de violon chez Troilo


David Díaz


L'orchestre d'Aníbal Troilo débute le 1er juillet 1937 au cabaret Marabú, à Buenos Aires, avec trois bandonéons, trois violons, un piano et une contrebasse. Il s'agrandit au fil des années. À la fin des années 1940, il compte quatre bandonéons, quatre violons, un violoncelle, un alto, un piano et une contrebasse.

Dans cet orchestre, les solos sont le plus souvent confiés au bandonéon, en particulier à celui de Troilo lui-même, dont la narration est très marquée. Les solos de violon y sont moins nombreux et moins souvent évoqués. Chez Pugliese, à l'inverse, ils constituent un aspect clé de l'univers sonore de l'orchestre, et le violon de Camerano est l'une de ses voix les plus reconnaissables. Chez Troilo, le violon n'occupe pas la même place, mais il joue pourtant un rôle expressif important dans le catalogue de l'orchestre.

Ce rôle revient à David Díaz (Tandil, 1906 – 1977). Il entre dans l'orchestre en 1938, pour remplacer le premier violon José Stilman, et y reste trente-sept ans, jusqu'à la dernière apparition de Troilo au Teatro Odeón, en 1975. Il est le seul musicien à avoir accompagné Troilo à toutes les époques de l'orchestre, et il apparaît dans plus de 330 enregistrements, soit environ 93 % de ceux de l'orchestre. Il est le frère aîné du contrebassiste Enrique

«Kicho » Díaz, également membre de l'orchestre. Ses interventions sont décrites comme très expressives et chargées d'émotion, et elles contribuent à la couleur émotionnelle de l'orchestre de Troilo.


Parmi les violonistes de la première période, on trouve aussi Hugo Baralis, ami de Troilo, qui reste dans l'orchestre jusqu'en 1943, puis dirige lui-même des formations.

Parmi les titres où les solos de David Díaz se distinguent, on cite La noche que te fuiste, Desvelo, Tú, Ojos negros, La viajera perdida, Patio mío, Triunfal et la Selección de Julio De Caro.


TÚ (solo de violon par David Diaz vers la minute 2:00)


LA VIAJERA PERDIDA (solo par David Diaz vers la minute 2:17)


Pour comprendre les violonistes il faut d'abord regarder le rôle que chaque orchestre donne au violon. Chez Pugliese, le solo est très présent. Il se détache d'une base rythmique très marquée, souvent au moment où l'orchestre freine son élan. Le violon de Camerano, joué avec une forte pression d'archet, des notes glissées et un son dense, y est associé à la force rythmique, au contraste et à la densité dramatique de l'orchestre. Chez Troilo, le violon s'inscrit dans une orchestration plus fournie, avec un violoncelle et un alto, et dans des arrangements, notamment ceux d'Argentino Galván, qui mettaient volontiers les cordes en valeur. Le bandonéon y garde le premier plan, et le violon de David Díaz y apporte finement la douceur mélodique et mélancolique, le lyrisme et les nuances intimes propres à l'orchestre de Troilo.



Les solos de violon chez D'Arienzo


Cayetano Puglisi et « la vaca »

Dans l'orchestre de Juan D'Arienzo, le rythme repose sur le piano, dont la marque est constante, et sur les bandonéons, joués en staccato. Sur cette base très nette, le violon se détache par de longs solos, dans le registre grave, connus dans le milieu du tango sous le nom de « la vaca » (« la vache »).

Ces solos se jouent sur une seule corde, la quatrième, c'est-à-dire la corde de sol, la plus grave du violon. Le violoniste soutient les notes avec un vibrato marqué et fait glisser un même doigt le long de la corde, d'une note à l'autre, sans passer sur les cordes plus aiguës. Ces glissandos continus, dans un registre grave, produisent un son épais, plus proche du violoncelle que du violon, dont l'effet évoque un mugissement, d'où le nom de « la vaca ». Le solo est confié à un soliste. Il intervient souvent après une coupure nette de l'orchestre, et l'effet peut aussi servir de texture de fond.

Cayetano Puglisi (Messine, Sicile, 1902 – Buenos Aires, 1968) joue dès l'adolescence dans les cafés du quartier de La Boca. En 1940, après la dissolution de son propre orchestre, il rejoint celui de D'Arienzo comme premier violon, et y reste vingt-huit ans. Son nom reste attaché à la « vaca » : ses longs solos sont l'une des marques les plus reconnaissables de l'orchestre. Il est décrit comme un musicien humble et plutôt réservé.



LOCA (Solo de violon par Puglisi vers la minute 2:05)



D'arienzo LIVE ! LOCA




Camerano, Díaz et Puglisi :

trois places pour le violon

Ces trois violonistes ont tenu le rôle de soliste de leur orchestre pendant de longues années: dix-neuf ans pour Camerano chez Pugliese, plus de trente-cinq ans pour David Díaz chez Troilo, vingt-huit ans pour Puglisi chez D'Arienzo. La place que chaque orchestre donne au violon diffère pourtant.

Chez Pugliese, le solo de violon est un aspect clé de l'univers sonore et dramatique de l'orchestre. Le timbre plein et riche de Camerano suffisait à se passer de violoncelle, et son jeu est décrit comme à l'opposé d'une conception académique de l'instrument. Chez Troilo, les solos les plus marquants sont ceux du bandonéon. Le violon de David Díaz y joue un rôle expressif et fin, chargé d'émotion, dans une orchestration plus fournie, avec un violoncelle et un alto. Chez D'Arienzo, le rythme du piano et des bandonéons occupe le premier plan. Les longs solos graves de Puglisi s'en détachent et introduisent un contraste de couleur avec cette base très marquée.



Les solis chez Di Sarli


Roberto Guisado et le violon en bloc

Dans l'orchestre de Carlos Di Sarli, il n'y a pas de solos de violon ou bandonéon au sens habituel. Les bandonéons chantent parfois la mélodie, mais leur rôle reste essentiellement rythmique. À la place du solo de violon, Di Sarli emploie le soli : toute la rangée de violons joue la même ligne mélodique à l'unisson, ce qui donne à l'orchestre sa couleur caractéristique.

Dans le soli, toute la rangée de violons prend la mélodie en charge, d'une seule voix, et non en parties séparées. Les bandonéons servent presque toujours de base rythmique plutôt que de voix chantante, et la main gauche de Di Sarli, au piano, marque le rythme.

Cette rangée grandit avec les années. Elle compte trois violons lors des débuts de l'orchestre, en janvier 1939 (Roberto Guisado, Ángel Goicoechea et Adolfo Pérez), quatre au milieu des années 1940 avec l'arrivée d'Antonio Rossi, et huit dans sa dernière formation : Guisado, Elvino Vardaro, Simón Bajour, Alfredo Rouco, Carlos Arnaiz, Claudio González, Rossi et Juan Schiaffino.

Roberto « Tierrita » Guisado entre dans le sexteto de Di Sarli en octobre 1929, et devient titulaire en août 1930. Il est premier violon pendant près de trente ans, jusqu'à la fin de la carrière de Di Sarli, à la fin des années 1950. Il s'identifie pleinement à la manière de Di Sarli,

et ses contrechants au violon font partie de la sonorité de l'orchestre.


EL JAGÜEL (SOLI par tous les violons vers la minute 1:37)





COMMENT DANSER LES VIOLONS ?


La question s'impose : comment danser tout cela ? Chaque semaine, nous partageons des éléments pour remplir la trousse d'outils d'interprétation : la technique corporelle, le répertoire des figures et des fioritures, les nuances de vitesse, les différents rapports d'abrazo, le contact des pieds avec le sol. Le tout en restant entourés d'autres couples sur la piste, car la musicalité se construit dans les limites de l'espace disponible dans une situation réelle de bal.


Un exemple parmi le grand nombre d'exercices de danse que nous abordons, au cours hebdomadaire de musicalité le vendredi soir à Paris :



Cela fait de nombreuses années que nous étudions cette richesse artistique pour sublimer la danse populaire du milonguero et de la milonguera. Mais avant tout, il faut s'habituer à patienter, à écouter, à connaître, à reconnaître, à sentir et à partager la musique à deux, sans chercher la perfection, mais un dialogue sincère.


Pour clôturer cet article nous vous proposons d'écouter un violoniste que nous aimons particulièrement et qui a fait partie de l'orchestre de Carlos Di Sarli :


Szymsia Bajour




A tout bientôt

VIVA EL TANGO !

Abrazo de

Rodrigo et Gisela


 
 
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