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Danseurs de tango, habitants de campagne

  • 31 mai
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 26 juin

Ou comment deux vies en apparence opposées

sont devenues inséparables.


Danseurs de tango, habitants de campagne

Il y a une question que nos collègues nous posent souvent, avec ce mélange de curiosité sincère et de perplexité polie : mais comment faites-vous, pour le tango, si loin de tout ?

On sourit. On explique. On voit dans leurs yeux que notre réponse ne dissipe pas entièrement le mystère et c'est très bien ainsi. Nous-mêmes, nous croyions que vivre le tango se limitait exclusivement aux villes, aux nuits, aux salles enfumées... et que la campagne, appartenait à une autre espèce de personnes.


Pourtant, il y a quelques années, nous avons changé de mode de vie : nous avons quitté notre routine qui était totalement urbaine entre Paris et Buenos Aires et toutes les villes de nos voyages professionnels, et nous nous sommes installés en pleine campagne dans la région française du Perche. Tout a commencé lorsque nous sommes devenus parents de notre fille, à ce moment-là un très bon ami nous a posé cette formidable question: "quelle vie voulez-vous offrir à votre fille?". Et nous avons commencé à imaginer la suite

Force est de préciser qu'entre ses 13 et ses 18 ans, Rodrigo a fait une école assez atypique à la campagne de Buenos Aires, à Uribelarrea, et après 5 ans d'études, il a obtenu son diplôme de "técnico agrónomo" (technicien agronome). Mais ensuite la nuit urbaine et le tango, qu'il danse depuis son enfance, a pris le dessus. Les différentes opportunités de spectacles l'ont poussé de plus en plus vers la ville pour se consacrer entièrement à la danse. Cependant, quelque chose restait en veille dans son esprit, comme un désir endormi de campagne. Gisela de son côté avait aussi une grande envie d'effectuer un changement après 20 ans d'exactement le même rythme de vie de tango en ville.

Et sans trop réfléchir la décision a été prise : mener une vie rurale parallèlement à notre profession de danseurs et professeurs de tango.


En plus des activités propres à la maternité et la paternité, notre quotidien actuellement ressemble à ceci : des matins dans les potagers, les bricolages, les soins aux animaux et toutes les activités propres à une maison de campagne, des après-midis à travailler des séquences de tango dans le salon, à recevoir des élèves pour des leçons privées, et des départs réguliers vers la ville pour enseigner, danser, retrouver nos élèves et la chaleur particulière des milongas. Puis nous revenons.

Ce va-et-vient est parfois vertigineux mais il est le moteur de tout.



Au début, on se demandait si l'on allait devoir choisir. Si vivre loin des studios et des réseaux allait nous couper de notre métier. La réponse, après quelques années de double vie, est clairement Non. C'est même l'inverse, car nous profitons actuellement beaucoup plus de chaque instant de tango. Nous étions surchargés avant. Notre activité était intense et magique mais également assez monotone. Aujourd'hui le monde du tango pour nous n'est plus cloisonné ni répétitif, il fait partie d'une diversité d'expériences de vie.



Le tango, dans ce qu'il a de plus essentiel, est une "écoute".

La campagne, elle aussi, exige qu'on écoute : les humeurs de la météo, la lumière qui change, le silence habité de choses invisibles, les besoins des plantes et des animaux.

Le tango est une danse d'improvisation et d'adaptation permanente aux éventuels "imprévus". La campagne, elle aussi , est bien remplie de surprises auxquelles il faut également s'accorder.


Et puis il y a la musique. Nous écoutons du tango presque tout le temps dedans et dehors, dans la nature, avec pour seul décor le ciel et les arbres. Il y a quelque chose d'étrange et de juste à entendre les instruments du tango se mêler au bruit du vent. La musique prend une autre dimension. Elle devient simplement ce qu'elle est : une respiration, un battement, une invitation à ressentir.


Ce que la vie rurale nous a donné en premier, c'est une école du ralentissement: cette capacité à laisser les choses prendre le temps qu'elles demandent.

On ne presse pas une aube.

On ne raccourcit pas une saison.

Et peu à peu, on cesse de brusquer l'autre dans la danse, de vouloir anticiper ce qui n'est pas encore là.


Quand nous rentrons de la ville, chargés de mouvement et de rencontres, la campagne nous

accueille sans cérémonie. Elle ne célèbre pas notre retour. Elle offre du silence, de l'espace,

une forme de remise à zéro qui nous permet de revenir à nous-mêmes et donc, de revenir au

tango avec plus de profondeur. Et quand nous repartons, nous emportons quelque chose d'ici que nous ne savons pas toujours nommer.



Une qualité de présence, peut-être. Une écoute moins pressée.

Le tango, finalement, c'est aussi cela : être là, vraiment là, avec l'autre.

Nos élèves le perçoivent parfois sans pouvoir le formuler. Quelque chose a changé chez nous, dans la manière dont on pose une main, dont on donne un conseil, dont on attend que la phrase musicale soit prête avant de bouger.


Tango et Campagne. Les deux vies ne se contredisent pas. Elles sont toutes les deux intenses. Elles se parlent, se complètent, se nourrissent. L'une nous donne l'élan, l'autre nous donne les racines. Est-ce une double vie? Nous, nous n'en voyons qu'une seule, simplement plus vaste qu'avant.



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