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IGNACIO VARCHAUSKY, RODRIGO RUFINO et GISELAPASSI

  • il y a 4 jours
  • 10 min de lecture

Interview magazine La Salida - N°132

1. Quand et comment votre collaboration a-t-elle commencé ? Quelles raisons, quels constats expliquent que vous ayez choisi de mettre en place des cours de musicalité ?


IGNACIO : Nous avons commencé par l'amitié et l'envie de partager. Peu à peu, nous avons

trouvé des points d'intersection dans lesquels l'échange sur la musique et la danse s'est généré d'une manière très stimulante. Gigi et Rodrigo ont consacré beaucoup de temps à l'étude des différents styles des orchestres de tango, leurs répertoires et leurs caractéristiques. Voilà pourquoi l'idée de créer quelque chose ensemble est née très spontanément rien n'a été forcé. Les cours ensemble sont le moyen idéal pour ouvrir le jeu de la même manière que nous l'avons fait pour nous-mêmes. Ils écoutent depuis l'angle de la danse, ils écoutent dans le mouvement, ils dégustent et décortiquent la musique avec une perspective naturellement différente de la mienne. Le partage de nos différents regards sur le même objet ne nous contredit pas, au contraire, il nous enrichit.


RODRIGO : Il y a très longtemps, nous avons constaté que le vocabulaire employé pour donner des consignes d'interprétation musicale dans le monde de la danse n'était pas approprié. Il nous fallait le bon langage, les termes précis ; nous avions envie d'établir des ponts entre la théorie musicale et la pratique de la danse. Nous avons eu la chance de travailler avec beaucoup de musiciens et musiciennes qui nous ont transmis de précieuses informations. Lorsque nous avons rencontré Ignacio, il nous a aidés à ranger toutes les composantes musicales tous ces éléments qui étaient complètement désordonnés sont devenus clairs, transparents et encore plus captivants.


GISELA : Fidèle auditrice de la radio 2X4, je passe des heures en compagnie des tangos et de leurs histoires. C'est là que j'ai écouté Ignacio pour la première fois, il y a dix ans. À travers son émission « Hier, Aujourd'hui, C'était Demain », j'ai gagné un concours, je l'ai rencontré sur le plateau à Buenos Aires et c'était parti pour cette merveilleuse amitié. Nous avions en commun un vrai amour pour le tango et une immense curiosité envers tous ses aspects. Des heures et des heures de vinyles ensemble. Créer avec lui des ponts entre la musique et la danse a été un luxe et une révélation pour nous et pour nos élèves.


2. C'est quoi la musicalité ?


IGNACIO : La musicalité, c'est rentrer pleinement dans la musique. La traverser dans sa

profondeur pour y naviguer tout naturellement avec aisance. Cela dit, il me semble plus

important de parler de musique avant de parler de musicalité. Je crois qu'il est très difficile

d'atteindre la musicalité sans comprendre un peu ce qu'on écoute. Il ne s'agit pas de la

compréhension de la musique sous un angle technique très complexe, mais plutôt de plonger dans sa dimension tridimensionnelle, c'est-à-dire réussir à capter les couches d'information et se connecter à la stimulation physique, émotionnelle et intellectuelle qu'elle nous propose. Bien sûr, il faut étudier un peu ! Cela n'arrivera pas tout seul. Le défi consiste à soulever le voile de la peur de la musique, pour découvrir derrière elle une grande fête où nous sommes tous conviés à apprendre, à nous émouvoir et à passer un bon moment.


RODRIGO : Si la musique est le point de départ, la musicalité est notre capacité de traduire en mouvement les composantes musicales. La particularité du tango est que la reproduction

corporelle de la musique se fait à travers une chorégraphie très spécifique : des formes, des

figures, des gestuelles inhérentes à l'identité du tango. Puisqu'on parle de défi, pour moi il

réside dans la recherche d'une interprétation musicale riche également du point de vue du

vocabulaire et de la chorégraphie improvisée du tango.


GISELA : Le sujet est vraiment très vaste et fascinant. D'une part, j'ai envie de rajouter que la

spécificité de cette « musicalité tanguera » est que nous la construisons à deux,

progressivement dans l'improvisation. C'est un lien de communication très fort qui favorise le dialogue dans le couple. Si l'on se concentre, la musique nous guide pour absolument toutes les nuances de la danse. D'autre part, je vis fortement la musique du tango comme un univers plus étendu, qui réunit l'histoire et la poésie des paroles, l'identité d'un peuple et l'âme du passé.


3. Est-il nécessaire de travailler avec des musiciens pour développer sa musicalité ?

Quelle plus-value y a-t-il, pour un danseur, à cet échange ?


RODRIGO : Il est sans doute nécessaire de développer une connaissance approfondie de la

musique du tango. Comme source d'information certaine, rien de mieux que ses interprètes, ses chercheurs, ses compositeurs, ses arrangeurs. Le répertoire dansable des années 30, 40 et 50 a été enregistré avec les techniques de l'époque, ensuite compressé en mp3, dont la qualité laisse souvent à désirer. Avoir la possibilité d'isoler, d'écouter et de voir de près chaque musicien avec son instrument est absolument formateur et inspirateur — sans parler de leur apport théorique, pratique et humain, issu de leur propre expérience. Les musiciens rendent la musique palpable.


GISELA : Travailler avec des musiciens et des musiciennes nous rappelle que derrière les

partitions et les instruments, derrière chaque note que nous dansons, il y a des personnes. Le tango n'est pas une boîte à musique, mais une réunion d'êtres humains, d'artistes. Leur

vocabulaire est différent, et leurs images explicatives relèvent d'un parcours qui, loin d'être

contradictoire, devient complémentaire. J'aime bien aussi l'idée de se rapprocher du « vivant ». Nous dansons en milonga majoritairement une programmation de musiciens qui sont tous morts ! Bien que nous vénérions nos ancêtres, quelle chance d'avoir des orchestres qui maintiennent le tango en vie avec des reprises et des créations.


4. Est-ce que le travail sur la musicalité avec les danseurs, en particulier avec Gisela et

Rodrigo, t'a permis d'aborder, d'écouter de manière différente certains orchestres,

certains morceaux ?


IGNACIO : Absolument. Leur perspective m'a amené à écouter différemment beaucoup de

choses, et le fait d'observer de plus près leur processus d'interprétation musicale m'a rapproché énormément du monde de la danse et de sa logique. Gigi et Rodrigo font depuis longtemps un travail très sérieux et passionné sur la musique et la culture du tango, au-delà de la danse. Pour moi, cela est remarquable. Tous les deux comprennent le tango comme un tout, et leur façon d'aborder cette tradition est très similaire à la mienne — c'est pour cela qu'on s'entend aussi bien. D'autre part, grâce à eux, j'ai pu comprendre la vision des danseurs, ce qui les motive, leurs doutes et inquiétudes, et le langage qu'ils utilisent. Tout cela m'a aidé à repenser une partie de mon travail. Avec eux, j'ai compris aussi que le pont entre les musiciens et les danseurs doit être fondé sur des coïncidences, et non sur des contradictions.


5. L'approche de la musicalité avec le langage et la technique d'un musicien ne risque-t-

elle pas d'étouffer le ressenti et l'interprétation des danseurs par une approche trop intellectuelle ?


IGNACIO : Pas du tout ! Écouter davantage ouvre tous les sens. C'est un exercice qui va

générer une libération et non pas un conditionnement. Je pense que mieux connaître les

composantes et le fonctionnement de la musique que nous aimons nous rapproche d'une

meilleure écoute, pour se faire encore plus plaisir et mieux danser. Étudier nous illumine, nous fait grandir, et les résultats se voient et s'entendent. Tous les orchestres que nous écoutons sont le résultat d'une sérieuse étude musicale, d'un développement stylistique, et d'un million de petites décisions qui font un tout. Rien n'est le produit du hasard chez Di Sarli ou D'Arienzo, Troilo ou Pugliese. Tout fait partie d'un mécanisme extraordinaire qui contient une planification et une logique qui, loin d'étouffer les ressentis, les multiplie. Il y a toujours un moment pour étudier, pour pratiquer, pour élaborer, et un autre moment pour donner libre cours aux sensations de manière spontanée. En plus, connaître les ingrédients de ce que nous consommons ne nous fait pas de mal ! Est-ce que connaître la recette du bœuf bourguignon nous empêche de le savourer ?


RODRIGO : Notre but est de déchiffrer toute cette information théorique et de la traduire en

mouvements de danse. Nous enseignons un dialogue du tango en couple qui associe deux

langages : le langage corporel et le langage musical. Nous nous efforçons de combiner les

deux. Après avoir essayé différents chemins, notre mission consiste à filtrer les informations qui perturbent et à simplifier le message, tout en maintenant le contenu et le vocabulaire justes. Parfois nous commençons par la théorie musicale, parfois par une figure, mais tout le temps nous associons les deux langages. Oui, le chemin est plus long. Mais la satisfaction est plus grande à la fin.


GISELA : Très peu de chanceux et chanceuses ont la musique du tango instinctivement —

cette puissance innée permettant d'interpréter la musique magistralement à chaque pas de

danse. Le reste du commun des mortels, nous devons travailler ! Le bon chemin à prendre est l'étude de la musique pour générer un bagage de connaissances important. Au fil des années, ces connaissances deviendront un savoir intérieur qui donnera une bonne interprétation intuitive. On n'aura peut-être pas le don naturel ! Mais on développera profondément les bonnes intuitions pour réagir à la musique. Nous avons déjà des élèves qui ont réussi ce parcours musical. Comme je dis toujours, il faut « supporter le processus ».


6. Lors d'un des derniers stages avec Ignacio, la dernière partie du cours était basée sur

des propositions de mouvements en fonction d'éléments musicaux identifiés par Ignacio.

Proposer son interprétation de la musique, ses mouvements, ne risque-t-il pas de brider

l'interprétation personnelle de la musique par vos stagiaires ? Dans l'idéal, comment

devraient-ils s'approprier vos propositions, selon vous ?


RODRIGO : Les propositions de danse sont juste la pointe de la ficelle — pour tirer et tirer,

ensuite coudre à sa manière. C'est une source d'inspiration : la manière dont nous le

ressentons, dont nous le vivons et l'étudions. Il n'y a aucune vérité absolue dans notre

transmission. Mais ça donne un éventail d'idées, de bonnes pistes. Nous proposons des

techniques et des pas qui vont réveiller l'intérêt de chercher sa propre interprétation musicale.


GISELA : Je le vis comme un espace de recherche collective. Nous sommes les professeurs,

nous partageons nos informations, nous guidons les exercices, mais à la fin, chaque corps avec sa morphologie et son ressenti va réagir librement. Aucune répression de l'inspiration

interprétative. La seule véritable limite, ce sont les autres sur la piste du bal : ne pas envahir

l'espace des autres couples, suivre la ronde sans collisions. Nous incitons également nos

élèves à faire des choix musicaux visibles à choisir, concrètement, une couche musicale et

rendre cette décision absolument claire pour le ou la partenaire avec qui on danse.


7. Les musiques appréciées par les musiciens sont-elles similaires au répertoire des

danseurs, en particulier des milongas ? Je me rappelle de votre séminaire sur Gobbi. Un

orchestre qui semble une mine d'or pour un musicien n'est pas nécessairement le plus

diffusé en milonga : comment expliquer qu'un danseur ne soit pas réceptif à tout ce

qu'un musicien peut mettre dans son interprétation ?


IGNACIO : Il y a un accord commun sur un certain nombre de choses — par exemple, très peu de personnes vont mettre en question des orchestres et répertoires comme ceux de Troilo ou Pugliese. Néanmoins, il est clair qu'il existe un écart qui divise les eaux entre le tango nettement dansable et celui qui a un développement musical plus marqué. Nous sommes tous responsables de cet écart, par ignorance, par snobisme, ou par simple fanatisme. Je préfère avoir un regard intégrateur du tango. Le goût et les préférences sont des questions aussi subjectives que personnelles. Pour moi, il n'existe pas de contradictions. Juan Maglio « Pacho » et Aníbal Troilo vont de pair, tout comme Carlos Di Sarli et Horacio Salgán. Tout est lié dans l'univers du tango grâce à de multiples influences croisées à travers les différentes époques et langages. Il s'agit d'ouvrir les oreilles pour élargir les horizons de l'écoute et continuer à voyager. Concernant Gobbi : dans les années 40 et 50, personne ne mettait en question si sa musique était dansable ou pas il était vraiment l'idole de beaucoup de milongueros et milongueras qui achetaient ses disques et remplissaient les bals où il jouait. Aujourd'hui, en revanche, sa musique ne s'écoute presque plus sur la piste, elle est oubliée. Le fait de ne plus danser sa musique dénote une certaine involution que nous devrions observer avec préoccupation, voire avec tristesse.


8. Le travail avec Ignacio vous a-t-il permis de redécouvrir des orchestres ou des

morceaux peu utilisés par les danseurs ?


GISELA : Bien plus que ça ! Il m'a transmis une ouverture d'esprit globale. Avant de rencontrer Ignacio, j'étais très fermée je ne jurais que par l'Âge d'Or du tango. J'ai toujours été fan de Carlos Gardel ; lui, c'était Ignacio Corsini. Il me l'a fait redécouvrir. Des orchestres méconnus, des chanteurs oubliés. Pour vous donner un exemple et vous inspirer à aller écouter dès maintenant : la voix précieuse de José Berón, le frère du très célèbre chanteur Raúl Berón.


RODRIGO : Il nous a fait écouter la musique d'une autre manière. Même les tangos que je

dansais depuis 30 ans, je les ai redécouverts. Ignacio est un générateur de plaisir et non pas de frustrations. Nous l'avons aidé à classer sa grande collection de vinyles à Buenos Aires, et là, on a passé des journées entières à écouter des perles et des pépites d'or. L'un de mes disques préférés, grâce à lui : Tango Puro par Leopoldo Federico et son orchestre.


9. Comment souhaitez-vous faire évoluer votre collaboration ? Avez-vous des projets en vue au-delà des séminaires de musicalité ?


IGNACIO : L'idée est de continuer cet échange en travaillant sur des thématiques qui nous

motivent d'abord nous-mêmes, pour ensuite les partager. La meilleure manière d'enseigner

consiste à transmettre de la motivation à partir d'un regard passionné sur les connaissances

que nous possédons et pour cela, il faut d'abord être motivé soi-même. Pour ma part, je suis

très focalisé sur la sortie récente de mes cours en ligne. Il s'agit d'un matériel de référence sur les styles fondamentaux du tango au format audiovisuel : 8 cours, chacun un voyage dans les profondeurs de l'orchestre typique de Di Sarli, Troilo, D'Arienzo, Pugliese, Gobbi, Salgán et Piazzolla. Les cours sont destinés aux danseurs, aux musiciens et aux amateurs de tango tout le monde peut apprendre à reconnaître et à apprécier les différents styles dans leur dimension globale. C'est un voyage de découverte et de transformation. J'y ai mis tout ce que je sais, tout ce que j'ai appris en 30 ans de tango. C'est l'œuvre d'une vie.


GISELA : Nous vivons les projets exactement comme au début, de manière très naturelle et

posée. Il y a entre nous trois un temps d'analyse et de travail, mais surtout un temps d'écoute musicale à la maison. La musique est un véritable loisir pour nous trois. On s'est retrouvés le mois dernier à la campagne, on a cuisiné ensemble, on a écouté Di Sarli pour la millionième fois, Nelly Omar, Metallica, Julio Iglesias et Aznavour. Nous aimons vivre et transmettre cette légèreté à nos élèves.


RODRIGO : Déjà beaucoup de travail en perspective dans notre danse, afin que toute cette

explosion d'information musicale décante encore davantage dans le couple, et ensuite dans la transmission pédagogique. Une seule manière d'y arriver : continuer à explorer dans la même direction étudier et réécouter beaucoup de musique, afin de bâtir de nouveaux ponts avec la danse, avec plaisir et patience.



 
 
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